20 heures. La gardienne entre dans la salle principale du musée.
Stupeur ! Le tableau mondialement connu, « Le Panda Roux », a disparu !! 😱
La fenêtre est ouverte. L’alarme ne s’est pas déclenchée.
Trois détectives aux tempéraments bien trempés arrivent sur place. Chacun avec sa méthode bien à lui.

Inspectrice Sinalors
Règles · « Si… alors… »
« Une fenêtre ouverte ? Je cherche des traces de passage. Un tableau absent ? Je vérifie si son déplacement était autorisé. Je suis la procédure. »
Commissaire Déjàvu
Frames · « Ça ressemble à… »
« J’ai déjà vu des affaires similaires. Je regarde ce qui colle… et ce qui cloche. »
Lieutenant CQFD
Logique · « Qu’est-ce qui en découle ? »
« Un instant. Quels sont les faits ? Quelles sont nos hypothèses ? Avant de conclure, je veux des preuves. »
Le tableau a-t-il été volé ?
Sinalors
« Le tableau manque : quelqu’un a-t-il autorisé son déplacement ? La fenêtre est ouverte : cherchons des traces. Deux indices, deux vérifications. »
Déjàvu
« Un tableau qui disparaît, une fenêtre ouverte… Ça sent le cambriolage. Voyons par où ils auraient pu passer, et comment ils auraient emporté le tableau. »
CQFD
« Le tableau n’est plus là, d’accord. Mais « absent » et « volé », ce n’est pas la même chose. »
Sinalors consulte la procédure :
SI le tableau manque dans la salle ALORS consulter les mouvements autorisés SI la fenêtre est ouverte ALORS chercher des traces de passage
À chaque situation prévue, la procédure de Sinalors associe une vérification. Mais que faire si aucun cas ne correspond ? Aucune règle ne s’applique : la procédure ne lui donne plus de marche à suivre.
Déjàvu ouvre son carnet et remplit sa fiche consciencieusement :
CAMBRIOLAGE ? ├── objet recherché : Le Panda roux ├── accès possible : fenêtre ├── auteur : inconnu ├── traces d’effraction : à chercher └── sortie du butin : à expliquer
Déjàvu utilise un frame, ou « cadre » en français : une fiche qui décrit un type d’affaire et ce qu’on y retrouve habituellement. Pour un cambriolage, il cherche par où quelqu’un serait entré, quelles traces il aurait laissées et comment le tableau serait sorti. Ce sont des hypothèses à vérifier. Elles lui donnent une piste, mais il risque de persister dans une fausse direction.
CQFD s’en tient aux faits :
Absent(LePandaRoux, Salle3, 20h) Ouverte(Fenêtre, 20h) Volé(LePandaRoux) : pas établi
CQFD décrit les faits et précise ce qu’ils permettent de conclure. Pour lui, une fenêtre ouverte ne prouve pas un vol. La logique aide à vérifier une conclusion. À elle seule, elle ne lui indique pas quelles questions poser ensuite.
Et vous, par où commenceriez-vous ?
La façon de représenter les faits change la façon d’enquêter. Sinalors voit des conditions qui déclenchent des vérifications. Déjàvu reconnaît un scénario et cherche les indices qu’il s’attend à trouver. CQFD note des faits et vérifie ce qu’on peut en déduire.
Ils ne posent donc pas les mêmes questions en premier. Déjàvu cherche comment le voleur est entré. Sinalors consulte les mouvements autorisés. CQFD demande ce qui permet d’affirmer qu’il y a eu un vol.

Le silence de l’alarme
Le responsable de la sécurité précise :
Lorsque l’alarme fonctionne et reste activée, ouvrir cette fenêtre déclenche une alerte.
Or aucune alerte n’a été enregistrée.

Sinalors
« Pas d’alerte ? Vérifions que l’alarme était activée, qu’elle fonctionnait et que les alertes étaient bien enregistrées. Dans cet ordre. »
Déjàvu
« Pas d’alarme… Ça me rappelle les affaires où quelqu’un connaît bien les lieux. Je regarderais du côté des habitués. »
CQFD
« Ou une panne. Ou une alarme qui n’était pas activée. Pour l’instant, on ne peut pas trancher. »
Déjàvu propose une piste : les habitués. Sinalors sait quelles vérifications entreprendre. CQFD rappelle qu’on ne sait pas encore si quelqu’un a désactivé l’alarme volontairement.
Le badge semble accuser la technicienne
Un journal d’accès apporte un nouvel indice :
18:42 | SALLE 3 | BADGE DE LA TECHNICIENNE
La technicienne affirme pourtant être partie à 18 h 30.
Sinalors
« Les horaires ne collent pas ? Vérifions l’horloge. »
Déjàvu
« Un alibi qui ne tient pas… J’ai déjà vu ça. »
CQFD
« Quelqu’un a utilisé son badge. Rien ne prouve que c’était elle. »
Quelques minutes plus tard, le restaurateur explique qu’il avait emprunté le badge.

Le relevé disait vrai. Ce sont Sinalors et Déjàvu qui lui faisaient dire davantage.
Si le relevé avait identifié la personne qui utilisait le badge, il aurait indiqué :
18:42 | SALLE 3 | UTILISATEUR : RESTAURATEUR
La technicienne n’aurait alors pas été accusée à la place du restaurateur.
Aucun des trois détectives n’est à l’abri de ce piège. Une règle peut reposer sur une hypothèse fausse. Un frame peut nous faire chercher les indices d’un scénario qui n’a jamais eu lieu. Et un raisonnement purement logique peut partir d’une information erronée.
La bonne information, à temps
Miracle ! Sinalors, Déjàvu et CQFD sont d’accord ! Tous les trois veulent consulter le registre des mouvements d’œuvres pour savoir si le tableau a été déplacé.
Un fichier Excel bien organisé ? Un filtre sur « Le Panda roux » et hop ! Une pile de documents non triés ? Bon courage.

Le tableau était à l’atelier
Le registre contient un transfert autorisé à 18 h 45. Le restaurateur confirme le transport. Le tableau est retrouvé dans l’atelier.
La fenêtre avait été ouverte pour aérer après la fermeture, avec l’alarme désactivée selon la procédure habituelle.

Sinalors
« Autorisation vérifiée, tableau retrouvé. Les deux cases sont cochées. »
Déjàvu
« Bon. Ça ressemble beaucoup plus à un départ en restauration qu’à un cambriolage. »
CQFD
« Le tableau avait simplement été transféré à l’atelier. CQFD. »
Nous avions commencé à chercher un voleur avant de vérifier où était le tableau.
Comment éviter de refaire la même erreur ?
Le musée veut retenir la leçon :
Un badge peut être utilisé par quelqu’un d’autre que son propriétaire.
Comment l’écrire ?
Sinalors
Revoir les règles : l’utilisation d’un badge ne suffit pas à identifier la personne qui est passée.
Déjàvu
Prévoir, dans sa fiche, qu’un badge peut être prêté. Si l’enquête dépend de l’identité de la personne, penser à vérifier.
CQFD
Noter séparément qui possède le badge et qui l’a utilisé :
Propriétaire(Badge17, Technicienne)
Utilisateur(Badge17, Restaurateur, 18h42)
Les trois peuvent noter qu’un badge a été prêté. Encore faut-il que leurs collègues comprennent cette information et puissent la corriger si nécessaire.
Il n’y a pas de représentation magique
Les trois détectives ont les mêmes indices. Leurs descriptions les aident à faire des choses différentes.
Les règles
Pour suivre une procédure : elles relient une condition à une conclusion ou à une action.
La limite : les cas oubliés et les mauvaises règles. Une procédure ne prévoit pas tout.
Les frames
Pour reconnaître une situation : ils rassemblent ce qu’on sait et ce qu’on attend d’un cas typique.
La limite : le cas réel peut être différent. Ce qui se passe d’habitude n’est pas forcément ce qui s’est passé ici.
La logique
Pour vérifier une conclusion : elle précise ce qui découle des faits et des relations qu’on a décrits.
La limite : elle n’indique pas, à elle seule, quelle action entreprendre ou quelle piste explorer. Un raisonnement correct sur des prémisses fausses peut conduire à une conclusion fausse.
Ces approches se recouvrent : on peut écrire des règles en logique, ou décrire des scénarios avec des faits et des relations. La même information peut être simple à utiliser sous une forme et laborieuse sous une autre.
Pour choisir une représentation, encore faut-il savoir quelle tâche on souhaite accomplir. Veut-on que chaque détective applique la même procédure rigoureuse pour limiter les biais ? Veut-on trouver vite une piste, au risque de suivre la mauvaise ? Ou vérifier qu’une conclusion découle bien des faits ?
Dans What Is a Knowledge Representation?, Davis, Shrobe et Szolovits distinguent cinq rôles abordés au cours de l’enquête :
- Substitut à la réalité : le carnet permet d’étudier la scène sans rester au musée.
- Choisir ce qu’on représente : la propriétaire du badge et son utilisateur sont deux personnes différentes.
- Guider le raisonnement : selon la méthode choisie, vérifier une conclusion, suggérer une piste ou déclencher une vérification.
- Obtenir une réponse assez vite : un registre classé évite de fouiller des milliers de documents.
- Partager ce qu’on sait : la gardienne doit pouvoir comprendre le compte rendu et le corriger.
On peut combiner les représentations : un frame pour proposer une piste, des règles pour organiser les vérifications, la logique pour examiner les conclusions. On peut choisir plusieurs représentations pour accomplir différentes tâches.
Il n’y a pas de représentation idéale dans l’absolu : son intérêt dépend de ce qu’on veut faire.
Vous savez, moi, je ne crois pas qu’il y ait de bonne ou de mauvaise représentation dans l’absolu. Je dirais que c’est d’abord des objectifs. Des procédures à suivre, des pistes à explorer, des conclusions à vérifier… Alors je dis merci aux fiches, je chante les règles, je danse la logique ! Et quand on me demande : « Comment faites-vous pour retrouver le coupable ? », je réponds : je vérifie d’abord qu’il y en a un.
Avez-vous changé de détective préféré au cours de l’enquête ?